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Après avoir aidé une amie qui eut l’insoupçonnable malchance de déménager le jour des gilets jaunes à descendre, charger, monter, conduire ses cartons d’un logement à un autre, je me suis retrouvé bloqué, sans surprise, à deux cents mètres d’un rondpoint. Le soleil brillait, la journée était belle, j’avais bien transpiré. Pendant qu’un hélicoptère de la gendarmerie survolait la zone ; pendant que certains chauffards fulminaient dans leur voiture en improvisant des demi-tours sauvages aussi dangereux qu’inutiles ; pendant que des gamines de quinze ans marchaient librement, le sourire niais pendu à leur visage poudré et les mains pleines de sacs de prêt-à-porter ; pendant que les parents de ces mêmes gamines, loin de s’inquiéter du prix du gazole, ne voyaient aucun problème à laisser leurs propres enfants dépenser leur argent pour ressembler à leurs idoles, pour attirer l’attention, pour être à la mode, pour – en résumé – s’asservir volontairement et progressivement au système de consommation sans aucune perspective personnelle de construction, de dépassement et d’évolution ; pendant – enfin ! – que les rythmes de la radio accompagnaient mes pensées sur l’impossibilité d‘ un monde meilleur, mon regard se posa sur le cul du camion fumant devant moi.

Un camion de location de supermarché. Dessous le « louez-moi », une affiche publicitaire présentait une main de banane comme une manne lumineuse providentielle venue de très loin pour rassasier notre faim, notre besoin d’exotisme et accessoirement occuper nos yeux à la lecture. Ce qui me fit penser aux écrans géants du bord des routes qui attirent notre attention loin de la chaussée pour nous prévenir entre deux spots publicitaires de ne pas quitter la route des yeux. Mais là n’est pas la question. Des bananes, donc. Une pub pour des bananes. Des bananes jaunes, pleines, de belles bananes parfaites, gigantesques, sur le cul de ce camion gris. Des bananes trop parfaites pour être mangées, des bananes seulement pour être désirées.

 

« 0,99 euros le kilo toute l’année »

 

O que n’ai-je pas assez de bras pour les faire tous tomber ! 0,99 le kilo de banane alors que les tomates voisines qui poussent encore sous serre grâce à la douceur de cet automne ne descendront jamais sous la barre des 3 euros ! C’est bien la preuve que dieu n’existe pas ! Comment l’omniscient pourrait-il accepter autant d’absurdité sans tous nous détruire d’un céleste éternuement ? 0,99 le kilo de banane alors que le chou blanc est vendu 2 euros, alors que les pomme de terre, si nombreuses en cette saison, sont vendues à 1,50 euros le kilo… L’ironie n’a vraiment pas de fond. Et ces braves personnes qui découvrent les joies de l’action collective sur le rond-point juste devant, qui découvrent la liberté de l’acte dans l’indétermination de la révolte sous le regard disproportionné d’un hélicoptère bleu de kérosène gaspillé – mais non taxé ! Ces braves gilets jaunes courageux ! Courageux d’avoir choisi d’espérer, car espérer est un choix ! Courageux de nous rappeler que la croyance en l’union est encore possible. Que vont-ils penser ? Comment accueilleront-ils cette publicité ulcérante ? Dois-je les prévenir pour les empêcher de mourir d’incompréhension ? Dois-je leur cacher en attirant leur attention ailleurs ?

Et puis quoi leur dire ? Que l’on taxe le contribuable alors que les deux transports les plus polluants du monde continuent de fendre les airs et les mers chargés de banane bon marché grâce à un combustible léger de toute taxe mais lourd de conséquences écologiques ? Qu’il faut se résigner à payer plus cher un carburant dont on ne peut se passer car les grands patrons de l’auto comptent bien sucer le marché du moteur à injection jusqu’à l’os avant de passer aux moteurs propres et ce, en total impunité, sans répondre à aucune obligation. Que le rond-point qu’ils bloquent maintenant s’ouvrirait en quelques secondes si les effets produits dérangeaient ne serait-ce qu’un petit peu le préfet armé jusqu’aux dents et les intérêts privés qu’il défend par l’intermédiaire de ses gourous de Élisée ?

Ou devrais-je leur conseiller de payer plus de taxes sans rien dire mais de se rattraper sur les bananes ?

Moins de tomate à l’entrée, moins de pomme de terre en gratin, moins de chou dans les soupes et plus de BANANES ! En quelques gestes simples le trou budgétaire occasionné par la vertigineuse montée des taxes est rempli et oublié ! Notons que moins de pomme de terre en purée et que moins de chou cru en salade marchent aussi. Et oui ! Il faut y mettre du sien ! La planète ne sera pas sauvée en restant devant la télévision. Ah si ! Pardon, on peut rester assis devant l’écran, mais par contre elle ne va pas se sauver si on ne pense pas à trouver des solutions pour faire des économies ! Ou du moins, on ne la verra pas se sauver sans essayer de survivre. Bah on ne verra rien si on ne survit pas… Bref, il faut se bouger quoi ! Les bananes, c’est pas cher, il faut en manger !

Voilà ce que nous propose notre monde. De la misère jusque dans les pays les plus riches du monde mais des bananes pour tous ! De l’injustice sociale à tous les niveaux, dans tous les pays, dans toutes les régions, mais des bananes pour tous. La destruction du patrimoine culturel et naturel de la plupart des pays du monde au profit d’une vingtaine de pays qui donne le « la » sans considération pour les sacrifiés, MAIS DES BANANES POUR TOUS !

L’un des plus gros producteurs de banane du monde ( le 10ème en 2013) et aussi l’un des pays les plus pauvres. Le Burundi. Comment diable est-ce possible si nous payons 99 centimes chaque kilo de banane ? Ils le font vraiment exprès !

Des bananes génétiquement sélectionnées et modifiées pour être plus grosses, plus sucrées et plus nombreuses alors qu’elles sont déjà l’un des fruits des tropiques les plus rentables naturellement. Mais ça ne suffit pas. Il faut encore brûler des forêts pour planter des bananes qui poussent toutes seules. Mais ça ne suffit pas. Il faut de la main d’œuvre bon marché pour réaliser le risible entretien que les bananiers réclament. Mais ça ne suffit pas. Pour être compétitif, il faut supprimer d’autres productions et se lancer dans la monoculture : seuls les spécialistes de la banane se feront une place au soleil des marchés internationaux.

Au final ? On rend l’économie de pays instables et fragiles dépendante d’une production qui ruine leurs ressources naturelles (déforestations, brûlis, disparition d’espèces végétales et animales locales), qui favorise la dégradation des sols, (le bananier n’a presque pas de racine, donc n’est d’aucune utilité contre l’érosion des sols qui est pourtant un véritable problème en zone tropicale ! Sans parler des dangers liés à toute monoculture), qui empêche le développement de marchés locaux (la diversité économique, l’autonomie des régions, etc…), pour transporter à travers les continents des fruits pas murs pour des populations qui n’en ont pas besoin et pour lesquelles il faut descendre à 99 centimes le kilo pour qu’ils en achètent quand même.

Alors je comprends bien que le gars qui s’est lancé dans la plantation de banane ou dans le transport de banane ne veuille pas tout perdre et qu’il défende son bout de gras même s’il prend conscience que ses ambitions n’ont aucun sens. Mais devons-nous encore laisser les moisissures libérales continuer à proliférer ? Je veux dire, bien sûr que l’intérêt de celui qui se lance dans le grand n’importe quoi de la mondialisation est digne de compassion au regard de son petit calcul égoïste, mais comment pouvons-nous continuer à le laisser faire ? Comment l’état n’intervient-il pas dans ce fourbi où règne l’individualisme, l’opportunisme et la filouterie ? Rappelons que le crétin qui se lance dans un nouveau marché de la sorte est convaincu d’avoir une bonne idée ! La promesse de la fortune lui suffit ! Il fait même tout cela avec le sourire ! Et la mondialisation ultra-libérale et capitaliste encourage typiquement ce genre d’ânerie individuelle et par nature inconséquente. C’est-à-dire que notre système économique favorise les idées qui n’ont pour motivation que la recherche de bénéfice facile peu importe les conséquences.

Donc, sous prétexte de se faire de l’argent sur la création d’une nouvelle envie, d’un nouveau besoin superficiel des pays riches, certains ont la liberté d’exploiter des travailleurs de pays pauvres, de ruiner leur terre, les rendant ainsi dépendant de ce nouveau marché, de polluer les océans, et d’imposer aux cultures occidentales un nouveau régime – de banane – alimentaire avec un produit de mauvaise qualité – car il existe des centaines de sortes de bananes qui sont toutes infiniment meilleure que celle que l’on nous propose en supermarché. La banane du rayon fruit et légume est gigantesque, sèche et sans saveur. D’ailleur, les pays producteurs de cette banane n’en gardent pas pour eux, d’abord parce qu’elle ne leur rapporterait rien s’ils la gardaient et ensuite, parce qu’ils savent – l’ayant choisie – qu’elle est mauvaise. Car les bananes permettant le plus de bénéfice sont celles qui poussent le plus vite en réclamant le moins de main d’œuvre. C’est aussi celles qui ont le moins de goût ! Et d’autant moins qu’il faut qu’elles soient cueillies bien avant leur maturation pour rester belles pendant plusieurs semaines d’attente dans des chambres réfrigérées, puis pendant plusieurs jours de transport, puis enfin elles sont gazées à l’éthylène, ce qui les « réveillera » et leur donnera leur couleur jaune.

Tout cela pour une banane à 99 centimes le kilo. Tout ces efforts dépensés, toute cette énergie gaspillée, toutes ces personnes impliquées, toute cette pollution, tout cet ordre mondial inique valorisé, toute cette misère encouragée pour une banane à 99 centimes le kilo.

Il suffirait de s’en passer pour que tout s’effondre. Tant que les Etats ne créeront pas des lois pour protéger les pays faibles de la mondialisation et de l’exploitation sauvage qui va avec, notre seule arme individuelle est le boycott.

 

Lorsque j’ai finalement passé le rond-point des gilets jaunes, je transpirais à nouveau.

Mais j’ai souri. Au moins pour eux.

J’ai même ri. J’ai ri comme leur gilet, comme la banane du camion, j’ai ri jaune.