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Nous avons tous « déjà vu ».

Du dauphin sous les tropiques au champignon atomique, du meurtre de sang-froid au footballeur sans emploi, du château irlandais aux bidonvilles de Rio, du visage de l’homme le plus riche du monde aux fesses de la femme la plus belle du monde nos écrans ne savent plus quoi nous présenter de nouveaux. Après avoir repoussé les limites du montrable pendant plus d’un demi-siècle, la télévision s’essouffle par manque de réactivité, de disponibilité et de droit. Elle semble même s’échouer, comme pour boucler la boucle, sur les rives du commun et du banal après un tour du monde aussi absurde qu’époustouflant des innovations, des folies spectaculaires et des particularismes tape à l’œil. Quelle ironie ! Après avoir montré l’in-montrable, l’inobservable, elle semble mourir sur nous-mêmes, montrant, dans un dernier sursaut, comment Madame Martin cuisine ses endives ou comment Pierre choisit sa maison, ou encore comment Marie chante dans sa chambre tout en organisant son mariage. Lorsque le spectaculaire ennuie, l’on retrouve dans l’extrême banalité l’excitation et la fatuité de se reconnaître sans perspective. Mais la course à l’image ne s’est pas arrêtée pour autant ! La télévision tombe car un nouveau média est né. Les écrans connectés offrent une activité, une immersion, une autonomie qui dépasse les fonctions télévisuelles.

La fin du XXème siècle nous a présenté sur un plateau cet éventail infini d’images pour nous informer, nous surprendre, nous intéresser et nous faire consommer. Maintenant, la génération des doigt-qui-glisses, cherche d’elle-même de nouvelles images capables de la faire vibrer, de la surprendre, de l’éveiller. Elle cherche l’image attendant une satisfaction qu’elle ne parvient jamais à atteindre. L’image pour l’image sur une vis sans fin. Elle consomme par elle-même, elle exige un choix infini et décide de tout trouvant ici une expression de leur droit à la liberté. Elle crée même les images, les partage, les commente, les ériges comme culture. Internet permet cette incroyable dépassement et démocratise le projet destructeur des surréalistes. N’importe qui devient acteur et créateur, au-dessus des règles, au-dessus des principes, de l’Histoire et de toute contrainte. L’individu roi crée sa propre culture à partir de rien et pour rien. Par notre demande, nous provoquons la course à l’incroyable, au tout visible, à la provocation et à l’invisible. Car qu’y-a-t-il de plus attrayant à voir que ce que nous ne pouvons pas voir ? que ce que nous n’avons pas le droit de voir ? Double transgressions largement devenues possibles par l’utilisation libre et individuelle d’internet. Nous devenons voyeurs d’un monde qui s’éloigne cherchant dans l’apparence de quoi nous faire sentir en vie à moins que ce soit de quoi nous faire oublier que nous devons vivre. C’est cet éloignement du monde qui m’intéresse, cette distance terrible qui nous éloigne du vécu et de nous-mêmes à l’endroit même où l’on prétend être en contact, connecté, informé, conscient, lucide.

La logique de l’apparence n’est pas le problème mais l’absurde disproportion des moyens de voir et les conséquences que cela entraîne. En moins de quinze ans, même les enfants les plus démunis, les plus abandonnés ont déjà ingurgité tout ce qui pouvait être visible. Je ne crains pas qu’ils ne parviennent pas à faire la différence entre le réel et l’imaginaire, mais que leur imaginaire soit tellement comblé, tellement fourni, tellement pourri, qu’il obscurcisse l’accès au réel. Avant même de s’être approprié leur propre vie – connaître les siens, dépasser les jugements de forme, comprendre son milieu, se connaître soi-même, découvrir ses intérêts personnels –, ils prétendent connaître, savoir tout ce qui existe car ils l’ont vu. De là commence une longue course absurde et aveugle à l’apparence où il faut voir sans pouvoir se regarder.

Lorsque l’on voit pour la première fois un dauphin – oui, je trouve que le dauphin est l’archétype de l’image que l’on cherche à posséder. Le dauphin symbolise les vacances réussies, l’exotisme tant désiré, il est le projet du monde occidentalisé, la fuite en avant du capitalisme. Tout peu bien s’effondrer tant que nous passons des vacances avec les dauphins ! Je m’égare. – Je reprends : lorsque l’on voit pour la première fois un dauphin, un terrible sentiment de « déjà vu » vient parasiter l’instant magique de la découverte. Un sentiment de malaise, comme si ce que nous observons n’était pas réel. Le dauphin ne parvient pas à sortir des deux dimensions de l’image. Intouchable, il saute hors de notre portée, hors de notre découverte. Le dauphin préfère exister dans notre imaginaire car il y est mieux : sans bruit de moteur, sans mouvement provoqué par la houle, sans la chaleur étouffante, sans l’effort, sans la fatigue de s’être levé avant l’aube. L’image du dauphin est tellement présente dans notre imaginaire, qu’elle n’a plus la place d’exister dans la réalité, ou du moins, elle n’est plus perceptible. Le dauphin, irréel, s’échappe devant nous dans un instant que nous ne comprenons pas et qui bientôt n’existera plus. L’image reviendra, autours d’une table basse, entre quelques gâteaux apéro, sur l’écran de l’ordinateur pour pourrir l’imaginaire de ceux qui n’y étaient pas. Ce n’est qu’à ce moment que le dauphin existera, comme preuve de notre présence, comme motif de photographie. « Nous y étions, la preuve ! ». Mais cette photo, prouvera autre chose qui ne sera pas prononcer à voix haute, elle prouvera que nous n’avons pas pu voir ce dauphin. L’appareil photo l’a vu, mais nous, nous étions trop loin pour participer. Trop habitué à être protégé derrière un écran nous n’avons pas pris le risque d’apparaître dans la rencontre. Comme si on devait avoir recours à un appareil photo pour voir. L’œil ne suffit plus. Loin de chercher à remettre en question ces automatismes morbides, nous nous justifions en convoquant le sacro-saint argument du partage de souvenirs. Mais nous savons tous que les milliards de milliards de photos conservées sur les disques durs réclameraient un temps et des yeux que nous n’avons pas et que nous n’aurons jamais. Souvenirs pour ordinateur. Preuve muette d’une rencontre non-vécue, « déjà oubliée ». Le « déjà vu » entraîne le « déjà oublié ». C’est enregistré, je peux oublier.

Morbide, car l’automatisme de l’appareil est ce qui tue la visite au musée, le spectacle vivant, la visite de parc, l’observation d’animaux. Il médiatise ce qui par essence devait et devrait être direct. A quoi bon s’envoler pour les caraïbes si ce n’est pas pour voir directement les dauphins ? à quoi bon aller au Louvres si ce n’est pas pour observer directement les touches du peintre ? L’apparence se suffit. Je peux dire « j’y étais » comme je peux dire « je connais » lorsqu’on me parle de la guerre israélo-palestinienne ou de l’exode au Venezuela. En plus de constituer une erreur, cette confusion constitue une condition d’impossibilité de la reconnaissance, de l’expérience intime, de la découverte personnelle. Je désire posséder en image mais refuse le risque de vivre, de sentir, d’entendre. Vie optionnelle dans laquelle l’individu au désir-roi n’a pas besoin d’assumer ses responsabilités. L’image devient l’acte sans conséquence. La réalité produit la frustration, la déception et la surprise ; l’océan d’images maintient l’illusion du contrôle, protège par l’objectivité et prive du retour réflexif par l’abondance et la précipitation.

La génération des doigt-qui-glisses se noie elle-même dans son désir de voyeurisme. Une fois de plus, le phénomène n’est pas nouveau, mais la disproportion qu’il atteint aujourd’hui est alarmante. « Je veux tout voir car je veux tout savoir. D’ailleurs, je sais déjà tout. Mais je continue de glisser mon doigt sur l’écran, laissant au hasard l’occasion de me montrer quelque chose. » Mais il n’y a plus rien à voir. Tout est déjà vu donc tout est déjà décevant. Internet, en donnant à chacun le pouvoir d’absorber toutes les images qu’il désire, empêche qu’il y ait « quelque chose » à voir. La curiosité meurt. Le voyeur n’est pas curieux, aussi paradoxale que cela semble au premier abord. C’est parce que le voyeur voit sans être vu qu’il n’est pas curieux. Il voit sans vouloir avoir la responsabilité de voir, il voit pour ne plus exister. Nous observons autour de nous une multitude de voyeurs d’écran qui oublient qu’ils sont visibles. Passifs, recroquevillés sur eux-mêmes, les doigt-qui-glisses s’immobilisent dans une hypnose creuse et infinie.

 

Les écrans sont donc des moyens que nous ne maîtrisons pas et qui nous rendent irresponsables. Ils pourrissent notre rapport au monde en nous en retirant. Ils pourrissent nos imaginaires et ce des enfants en faisant apparaître ce que nous ne devons pas voir, ce qui ne peut être vécu, en nous remplissant de conscience illusoire, en inventant une responsabilité de pacotille et en nous rendant complice d’un monde qui ne doit pas exister.  Mais ce n’est pas tout, ils font aussi exister une dualité inédite : ils entretiennent une différence entre un milieu réel et un milieu virtuel comme deux véritables mondes distincts que l’on pourrait choisir. Le réel est alors le milieu du nécessaire et du fonctionnel. Le virtuel est source de plaisirs potentiels, de rêves et de désirs reconductibles. L’écran, par son omniprésence, dessine un nouveau rapport au monde. Les heures passées devant l’écran sont les heures récréatives, celles où il faut que le temps passe, celles qui rythment le quotidien et permettent la transition entre le travail et le sommeil, entre l’éveille et le déplacement. La vie est alors polarisée. Il y a l’écran et le hors-écran. Dans l’écran, je gère une vie autonome construite sur la maîtrise de l’apparence, le divertissement et l’impunité – monde du voyeur –, et hors-écran, je me soumets aux nécessités et exige en contrepartie que tout soit fonctionnel, rentable, efficace afin d’augmenter mon confort et mes moments de liberté – monde pénible et subi des responsabilités. Le hors-écran est donc réduit au négatif de l’écran. Le hors-écran est le lieu d’impossibilité de toutes les fabuleuses choses que je peux faire dans un écran. La réalité n’a pas de « filtre vintage » ou de « filtre fish ». La réalité s’impose aux doigt-qui-glisses avec un sérieux inutile et ridicule où l’ennui règne en maître – faire la vaisselle, sortir les poubelles, étudier, travailler, s’occuper de ses enfants. La nouvelle vie est alors celle de l’apparence et de l’amusement dans l’écran. Le plaisir en boîte. D’ailleurs, il est curieux de constater que la génération des doigt-qui-glisses est celle qui semble souffrir le plus de l’ennui alors que c’est précisément celle qui a les plus gigantesques moyens de divertissement. Paradoxe qui met en lumière l’absurdité de ce rapport au monde. Fuir sa responsabilité amplifie sa responsabilité.

La disproportion des moyens de communication par rapport à nos capacités modifie en profondeur notre rapport au réel. Toutes les innovations, les avancés scientifiques et les découvertes dignes de ce nom ont modifié notre rapport au réel, mais l’omnipuissance de l’image rendue possible par nos écrans modifie tellement le réel qu’elle le nie. Si l’imprimerie a modifié notre rapport à l’information ou si la roue à modifier notre rapport à la mobilité, elles n’ont pas entraîné l’apparition d’un nouvel univers opposable au réel. Elles ont simplement transformé le rapport au réel sans prétendre à une autre réalité. Elles ont permis une nouvelle adaptation au monde sans changer le monde. En changeant notre rapport au monde le tsunami perpétuel d’images inverse les priorités. Il n’y a plus de Nature spinosiste, ni de Dieu, ni d’exemple, ni de principe rationnel, seulement l’accélération perpétuelle de l’apparence pour l’apparence. Une apparence sans fond qui prend le dessus sur une réalité morne, subie, douloureuse et détestable où règne la fatalité, l’effort, l’ennui et l’impuissance. Le monde de l’écran est un monde sans loi a priori dans lequel nous avons l’illusion de choisir librement ce qui est bon pour nous alors qu’en réalité nous succombons à la mode, aux pressions sociales, à la facilité, à la fainéantise, au voyeurisme et à la fuite de sa responsabilité.

Il faut impérativement que nous apprenions à fermer nos yeux pour sentir différemment et se protéger de cette tentation du semblant de l’écran. Il est urgent de fermer nos yeux pour développer un imaginaire personnel proche de nous-même et non pas continuer à engraisser un imaginaire collectif médiocre fondé sur le toujours plus lointain. Il ne faut pas tout voir. Il existe un droit non-écrit à l’imaginaire. Il faut refuser de voir, refuser de regarder ce qui ne nous concerne pas en propre, ce dont nous n’avons pas les moyens d’assumer, ce qui ouvre le possible malgré nous, malgré nos aspirations. Une nouvelle image n’est jamais neutre. Elle construit à l’intérieur de notre imaginaire une causalité, une raison d’être, une envie d’être pour ou contre. Elle s’impose comme une question qui n’a aucune réponse. On nous dira que c’est pour notre information, pour nous rendre conscient, pour nous aider ou encore pour éviter de le reproduire. Ce sont des mensonges qui nous éloignent du monde en prétendant nous faire ressentir des émotions à moindre frais, des émotions sans conséquence. Des mensonges prétendant à la responsabilité à l’endroit précis où ils l’empêchent. Des mensonges qui privent l’individu d’émotions sincères. Le « déjà vu » précipite dans l’oubli tout ce qui existe et pourrait exister. L’imaginaire surchargé diminue la réflexion. Il fait plier sous son poids l’envie, l’espoir, l’engagement. L’apparence de la relation tue la relation. Il faut que la curiosité remplace la peur et le voyeurisme et que l’effort de vivre redevienne une valeur intouchable. Affres terribles de la démocratie déjà mis en lumière à la fin du XIXème par Toqueville qui s’inquiétait que nous nous précipitions à nous priver « du trouble de la pensée et de la peine de vivre ».  Protéger son imaginaire, c’est vouloir penser, c’est vouloir faire l’effort de vivre. Nous ne pouvons plus accepter de prendre en photo le moindre micro-événement pour nous garantir nous-mêmes de notre existence. Nous ne pouvons plus accepter que l’image intrusive nous salisse en occultant notre réalité. Bien sûr, pour certains la réalité n’existe pas en tant que telle, elle ne se découvre que par la représentation mais c’est ici que la responsabilité devient le critère et la condition de valeur : la réalité est l’ensemble de mes représentations dans lequel ma responsabilité est possible.

Le dauphin existe, la rencontre aussi. Il suffit de fermer les yeux et de prendre le risque de les vivre.